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La différence entre l'interdiction des objectifs et l'interdiction des moyens

Question

L’emprunt Ă  intĂ©rĂŞt (usure/riba) est-il interdit au titre de l'interdiction des moyens (tahrĂ®m wasâ'il), ce qui le rendrait licite en cas de besoin ? J’ai lu en effet que parmi les interdits, certains relèvent de l’interdiction des objectifs (tahrĂ®m maqâṣid) et d’autres de l’interdiction des moyens (tahrĂ®m wasâ'il).
Dès lors, est-il correct de considérer que le fait de percevoir l’usure (prêter à intérêt) relève de l’interdiction d’objectif, ou par essence, du fait qu’il recèle un préjudice intrinsèque, et qu’il ne devient ainsi licite qu'en cas de nécessité absolue ? Et que le fait de verser l'usure (emprunter à intérêt) relève de l’interdiction de moyen, et qu'il devient par conséquent licite en cas de besoin, et a fortiori en cas de nécessité absolue ?
Dans ce contexte, je souhaite signaler les éléments suivants :
1. J’ai lu que le cheikh Wahbah al-Zuhayli a dĂ©montrĂ© que l’emprunt Ă  intĂ©rĂŞt relève de l’« interdit par cause extĂ©rieure » (al-muḥarram li-ghayrihi), c’est-Ă -dire interdit au titre du blocage des moyens, et ce, dans son ouvrage La thĂ©orie de la nĂ©cessitĂ© dans la Charia (p. 20).
2. J'ai également lu que certains juristes, à l'instar d'Ibn Nujaym dans son ouvrage Al-Ashbâh wa Al-Nazâ'ir (p. 92), ont autorisé la personne dans le besoin à emprunter avec un « gain » (soit à intérêt, selon l’explication du Dr Wahbah al-Zuhayli dans La théorie de la nécessité dans la Charia, p. 235). Le texte d'Ibn Nujaym stipule : « Il est mentionné dans Al-Qunyah et Al-Bughyah : Il est permis à la personne dans le besoin d'emprunter moyennant un gain. » Curieusement, certains ont interprété les propos d'Ibn Nujaym comme visant la personne en situation de nécessité absolue, alors que ses propos s’inscrivent sous la maxime : « Le besoin est assimilé à la nécessité absolue, qu’il soit général ou spécifique », ce qui prouve qu’il traite du besoin et non de la nécessité absolue.
3. J’ai aussi lu que le cheikh 'Abd al-Wahhab Khallaf, dans son ouvrage 'Ilm UṣĂ»l al-Fiqh (p. 210), a mentionnĂ© la licĂ©itĂ© de l’emprunt Ă  intĂ©rĂŞt pour la personne dans le besoin, sous la maxime : « Les besoins sont assimilĂ©s aux nĂ©cessitĂ©s absolues pour ce qui est de rendre licites les interdits. »
Or, je constate que d'aucuns tentent de restreindre le « besoin » aux questions qui ne font l’objet d’aucun texte scripturaire (naṣṣ). Pourtant, le besoin rend licite le fait de regarder la femme que l'on demande en mariage, malgrĂ© l'existence d'un texte prohibant de regarder les femmes [Ă©trangères] ; le besoin a donc Ă©tĂ© ici une cause de licĂ©itĂ©. De mĂŞme, l’or est interdit aux hommes par un texte scripturaire, et pourtant il leur est permis en cas de besoin. Cela prouve bien que le besoin intervient aussi bien dans les questions rĂ©gies par un texte que dans celles interdites sans texte, au titre du blocage des moyens (sadd al-dhari'ah). Dès lors, comment peut-on soutenir que le besoin ne s'applique qu'aux questions sans texte et que la nĂ©cessitĂ© absolue s'applique aux questions rĂ©gies par un texte ? Si tel Ă©tait le cas, il aurait fallu interdire de regarder la fiancĂ©e, car cela relève du besoin et non de la nĂ©cessitĂ© absolue, alors qu’un texte interdit de regarder les femmes.
Par ailleurs, certains savants assimilent le châtiment de celui qui verse l'usure à celui de celui qui la perçoit, en s’appuyant sur le hadith du Prophète (Salla Allahou Alaihi wa Sallam) : « Ils sont égaux dans le péché ». Est-il concevable que le châtiment de la victime (ici, l'emprunteur qui subit l'usure) soit identique à celui de l'oppresseur (le prêteur qui tire profit de l'usure) ? De plus, l’égalité dans l’établissement du principe même du péché implique-t-elle nécessairement l’égalité dans le châtiment ? Enfin, n’est-il pas correct de considérer que le châtiment de l’emprunteur s’applique lorsqu’il agit en dehors de toute nécessité absolue ou de tout besoin, mais que s’il justifie d’une nécessité ou d’un besoin, le péché est levé ?
En conclusion, je souhaite que vous m'éclairiez sur ce point : l’emprunt à intérêt a-t-il été interdit au titre de l'interdiction des moyens parce qu’il mène à la perception de l’usure (qui, elle, est interdite par objectif selon certains juristes) ? Par conséquent, est-il rendu licite par le besoin, de sorte qu’aucun péché n'incombe à son auteur si les conditions de la nécessité ou du besoin sont réunies chez lui ?
Veuillez m’éclairer, qu’Allah vous bénisse. Je m’excuse pour la longueur de ma question, mais j’ai un besoin pressant de clarifications.

Réponse

Louange à Allah et que la paix et la bénédiction soient sur Son Prophète et Messager, Mohammed, ainsi que sur sa famille et ses Compagnons :


La synthèse de votre question est la suivante : l’emprunt à intérêt est-il interdit au titre de l'interdiction des moyens – dans la mesure où l’emprunteur ne consomme pas lui-même l’usure mais la verse à autrui – et devient-il de ce fait licite en cas de besoin, exemptant son auteur de tout péché si les conditions de la nécessité ou du besoin sont réunies ?


Voici notre réponse : Les degrés de l'interdit varient. Certains sont interdits par essence (muharram li-dhâtihi), d'autres pour une cause extérieure (muharram li-ghayrihi). L’interdit par essence est d'une portée juridique plus contraignante que l’interdit pour une cause extérieure.


L'imam Al-Qarafi a écrit dans Al-Furûq :
« L’interdiction chez nous concernant l’interdit par cause extérieure, tout comme le caractère répréhensible du répréhensible par cause extérieure, sont plus légers que s'il s'agissait d'un interdit par essence ou d'un répréhensible par essence. Comprends donc cela. »
Ainsi, ce qui est interdit au titre des objectifs (tahrîīm al-maqâsid) est plus grave que ce qui est interdit au titre des moyens (tahrîm al-wasâ'il).


Ibn al-Qayyim a précisé :
« Les interdits sont de deux types : ce qui est interdit par essence et ne peut être rendu licite en aucun cas, et ce qui fait l'objet d'une interdiction circonstancielle, interdite à un moment et non à un autre. »


L'usure (riba) constitue la plus grave des interdictions en matière de contrats, comme l'a souligné le Cheikh al-Islam Ibn Taymiyyah. Toutefois, elle comporte des nuances : l’usure d'excès (ribâ al-fadhl) n'équivaut pas à l’usure à terme (ribâ al-nasî'ah). L’interdiction de l'usure à terme relève de l’interdiction des objectifs, tandis que l’interdiction de l'usure d'excès relève de l’interdiction des moyens et du blocage des voies menant au péché. C'est pourquoi aucune forme de ribâ al-nasî'ah n’a jamais été autorisée, ainsi que l'explique Ibn al-Qayyim dans I'lâm al-Muwaqqi'în.


De son côté, son maître [Ibn Taymiyyah] a écrit dans Majmû' al-Fatâwâ :
« L’usure d’excès n’a été interdite que parce qu’elle constitue un moyen menant à l’usure à terme. »
Certains savants opèrent également une distinction entre le fait de percevoir l'usure et le fait de la verser. Ils estiment que la perception de l’usure est interdite par objectif, tandis que son versement est interdit par moyen, ce qui la rend licite en cas de besoin. C’est la position adoptée par le Conseil Européen de la Fatwa. Néanmoins, cette opinion fait l'objet de contestations et n’est pas unanimement admise. Les opposants répliquent que le Législateur a mis sur un pied d’égalité celui qui perçoit l’usure et celui qui la verse pour autrui en matière de péché, en déclarant : « Ils sont égaux ».


De plus, à supposer que l'emprunt relève de la catégorie des moyens et que le besoin le rende licite, quel est le critère de définition de ce besoin ? C'est là que réside le cœur du problème. C’est pourquoi le Cheikh Abdallah Bin Bayyah a affirmé :
« L’application de la notion de besoin dans les jugements juridiques est devenue l’une des questions ambiguës que beaucoup de gens ne cernent pas. De surcroît, la majorité des problématiques jurisprudentielles contemporaines – qu’elles aient été tranchées par les académies de jurisprudence ou qu’elles soient encore à l’étude – ramènent à la difficulté d'évaluer le besoin et de déterminer le statut qui en découle : doit-on l’assimiler à la nécessité absolue pour lui appliquer son régime de dérogation, ou non ? [...] Cela signifie que la définition de la relation entre le besoin et la nécessité absolue est devenue la clé pour débloquer les dilemmes des transactions financières contemporaines en jurisprudence. »


Le Cheikh Bin Bayyah ajoute :
« Le besoin, au sens terminologique, est de deux ordres : un besoin général qui peut être assimilé à la nécessité absolue, et c'est le besoin au sens de la théorie des fondements du droit (usûlî). Certains l'ont qualifié de "nécessité publique". Le second est un besoin jurisprudentiel spécifique (fiqhî khâss), dont le statut est temporaire et qui constitue une extension du concept de nécessité... Certains juristes, à l'instar d'Ibn Nujaym et d'Al-Souyoutî, ont transposé le besoin de son concept fondamental vers les maximes jurisprudentielles sans énoncer de critères stricts. Cela a laissé croire à certains chercheurs contemporains que dès qu'une pénibilité se manifeste ou qu'un besoin surgit, la licéité doit être proclamée, comme s'ils s'appuyaient sur une règle absolue dictant le jugement sans intermédiaire, à l'instar de la nécessité jurisprudentielle dans son sens le plus strict, sans distinction entre les deux... En réalité, le besoin jurisprudentiel assimilé à la nécessité relève d'une extension de la signification de la nécessité absolue et de la contrainte. En effet, la "nécessité" est un concept analogue (un terme universel dont l'intensité varie selon ses composantes). Ceux qui font preuve de flexibilité appliquent le terme au degré intermédiaire (le besoin), tandis que ceux qui sont rigoureux le restreignent au degré supérieur : la nécessité absolue... Ce besoin jurisprudentiel ne produit pas d'effet continu ni de règle permanente ; il est, à l'instar de la nécessité absolue, évalué à sa juste mesure. Il n'établit une dérogation que strictement là où le besoin se fait sentir. Il est de nature personnelle, ce qui signifie qu'il n'est pas permis à celui qui n'est pas dans le besoin, et ne dépasse pas son cadre individuel. C'est ce qui distingue le besoin jurisprudentiel du besoin fondamental qui, lui, établit une règle permanente et continue sans que sa réalisation effective ne soit exigée chez chaque individu pris isolément. Ainsi, le contrat de vente à terme (salam) est licite pour celui qui est dans le besoin comme pour celui qui ne l'est pas. » (Fin de citation de l’ouvrage Sina'at al-Fatwa, avec de légères adaptations).


Quoi qu’il en soit, cette question fait partie des points de divergence entre les savants. Ce que nous estimons prépondérant – et la science parfaite appartient à Allah le Très-Haut –, c’est qu’il n’y a pas de distinction à opérer entre celui qui perçoit l’usure et celui qui la verse. L'usure figure parmi les péchés les plus graves et les crimes les plus immenses ; seule la nécessité absolue (darûrah) ou ce qui est assimilé à la nécessité parmi les besoins stricts, selon les critères juridiques reconnus, peut la rendre licite. Même si l'on avançait que le versement de l'usure relève de l'interdiction des moyens pour l'emprunteur et que le besoin l'autorise, il ne s'agit nullement du besoin absolu ou de n'importe quel besoin, mais bien d'un besoin spécifique [et qualifié], comme nous l'avons explicité.


Vous avez soulevé dans votre question un ensemble de points dont l’examen détaillé exigerait de longs développements que l'espace disponible ne nous permet pas d'exposer, en raison de l'accumulation des questions en attente. Ces thématiques ont été largement traitées par ailleurs, et nous nous contenterons de vous orienter vers deux ouvrages de référence majeurs où vous pourrez aisément consulter les détails de ce que vous avez mentionné ainsi que les avis des savants :


1. Sinâ'at al-Fatwâ wa Fiqh al-Aqalliyyât du Cheikh Abdallah Bin Bayyah.
2. Al-Hâjah al-latî tanzilu manzilata al-darûrah wa tatbîqâtuhâ 'alâ al-ijtihâdât al-mu'âsirah du Dr Walid Salah al-Din.


Et Allah sait mieux.

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